Quelque chose…
Je ne peux pas vraiment la comprendre ou la définir exactement, mais c’est une sorte de force intérieure qui est en moi depuis le commencement. Cela devient pour moi de plus en plus évident, d’autant qu’elle a toujours été là.
Quelque chose s’est immiscée dans ma vie et m’a attiré sur la route du pinot noir avant même que je ne vois le moindre vignoble.
Cela m’est arrivé tard, à l’âge de 13 ans, en visitant la Corse : mon premier voyage en Europe. Je dois dire que la vigne n’était pas mon principal centre d’intérêt à l’époque, mais la beauté de ces paysages méditerranéens couverts de vignobles magnifiques est encore dans ma mémoire.
J’étais plus un enfant des villes, avec, du côté de la famille de ma mère, de solides racines rurales mais aucun vignoble à l’horizon dans ces racines.
Retournant de mon propre chef en Europe pendant plusieurs mois à l’âge de 19 ans, je vis davantage de vignes. La plupart d’entre elles étaient belles et donnaient l’impression d’avoir toujours été là. J’ai vraiment ressenti à ce moment-là combien le vin avait joué un rôle important dans la construction des bases de notre culture.
Mon troisième voyage en Europe peu après – j’avais 21 ans – fut vraiment consacré à la vigne et au vin. Cela m’amena en Bourgogne et, probablement à cause de ce « quelque chose », ce voyage ne s’est jamais terminé. Et maintenant, c’est cet ancrage en Bourgogne qui me conduit à voyager sur différent continents.
J’ai eu la chance, avant même de finir mes études de viticulture, d’être embauché comme régisseur, responsable d’un des plus grands domaines de la Côte de Beaune. C’était à peine 2 ans après être venu pour la première fois en Bourgogne. J’étais totalement immergé dans le Pinot noir, entouré par lui de tous côtés, vivant à l’endroit même dont il vient.
Très rapidement, tandis que je continuais à apprendre beaucoup de choses sur le pinot noir et la Bourgogne, j’ai commencé à regarder et étudier d’autres endroits de notre planète, des endroits où poussait déjà du pinot noir ou bien ayant le potentiel pour le faire.
Cela me conduisit en Oregon, Californie, Italie (Alto Adige), Nouvelle Zélande, Alsace, Autriche dans un premier temps. Puis en Australie, à Niagara, en Uruguay, et ailleurs.
C’était toujours magnifique de rencontrer des confrères vinificateurs travaillant le même cépage, dans un environnement différent, avec d’autres types de sols, ayant la plupart du temps seulement de jeunes vignes. Moi-même travaillant en Bourgogne, sur ces grands terroirs qui ont été découverts et valorisés depuis des siècles, j’enviais la liberté et la créativité qu’ils avaient dans ces régions plus récentes.
Je me disais que je ferais toute ma vie du vin en Bourgogne, mais que j’aimerais un jour participer à la création d’un nouveau vignoble, pourquoi pas dans une nouvelle région, basé sur le pinot noir et le chardonnay. A l’époque, c’était juste un rêve, de quelqu’un qui n’était pas un bourguignon profondément enraciné en Bourgogne.
La première fois que j’ai entendu parler de la région du Biobio au Chili, c’était par des rapports météo et de brèves descriptions géographiques. La région était officiellement reconnue comme une région productrice de vin. Je ne pouvais trouver aucun détail sur les variétés de raisins qui y poussaient. J’appris plus tard, lors de mes premiers voyages là-bas, que le cépage était essentiellement du muscat d’Alexandrie, cultivé la plupart du temps en famille, donnant un vin que les chiliens appellent « payse ». Un produit totalement en dehors des standards internationaux modernes, qui était consommé localement et pour ainsi dire pas dans le reste du pays. Je découvris qu’il avait existé quelques plus grands vignobles ayant, semble-t-il, été exploités avec une certaine prospérité mais manifestement totalement abandonnés. Je fus vraiment surpris, un jour, de voir l’un d’entre eux être vendangé.
La météo, les températures hiver comme été, paraissaient bonnes pour la culture du pinot noir, mais je ne pouvais trouver ici aucune trace de ce cépage, alors qu’à Rio Negro, de l’autre côté des Andes en Argentine, le pinot noir y était planté depuis 50 ans environ.
Au Chili, en grande partie à cause d’un courant marin froid, le courant de Humboldt, qui remonte le long de la côte du sud au nord, mais aussi à cause de l’altitude qui augmente très vite avec les Andes en allant vers l’est, il y a indéniablement une différence énorme entre l’ouest et l’est : plus de chaleur à l’ouest et plus de fraîcheur à l’est. Quelques sites côtiers sont aussi plus froids à cause de l’influence océanique. Cela autorise le développement de cépages typiques de zones de viticulture plus fraîches dans les vallées du nord comme Elqui, à 500 kms au nord de Santiago, ou même Limari, un peu plus au sud.
Cette caractéristique du Chili  –cette influence d’ouest en est–  ne doit pas en cacher une autre importante  –qui existe partout sur notre planète et va du nord au sud dans l’hémisphère nord– simple à comprendre : plus vous êtes près des pôles, plus il fait frais. La vallée du Biobio s’étend de 500 à 600 kms environ au sud de Santiago. En été, vous avez globalement des températures diurnes légèrement plus fraîches qu’en Bourgogne, en Otago Central (Nouvelle Zélande) et en Oregon, malgré des pics plus chauds dans la journée.
 
Quand je suis allé la première fois au Chili, en visitant des domaines dans les vallées  du centre, j’ai demandé aux hommes du vin que j’ai rencontrés leur impression sur la vallée du Biobio. J’ai vite réalisé que l’endroit avait une très mauvaise réputation, étant considéré comme pluvieux et froid. Ce fut une grande déception pour moi, mais j’avais encore des doutes sur ce que j’entendais. En regardant de plus près les courbes de précipitations, je notais qu’une moyenne annuelle de 1100 mm était enregistrée, ce qui n’avait pas attiré mon attention auparavant car c’est vraiment comparable à la Bourgogne. Mais en regardant d’encore plus près, je pouvais voir une grosse différence : il ne pleut qu’en hiver dans la vallée du Biobio alors que c’est tout au long de l’année en Bourgogne. Quand vous faites pousser des vignes en Bourgogne, vous apprenez vite à faire face à la pression des maladies cryptogamiques.  Et le fait que la région du Biobio ne connaissait pas la pluie durant la saison de croissance de la vigne  – ou éventuellement un risque juste avant les vendanges… ce qui n’est pas arrivé depuis le début de mon collaboration ici en 2004, y compris une année à maturation tardive comme l’année dernière – n’allait pas m’impressionner. En regardant les précipitations sur les autres vallées du centre du Chili, je pouvais comprendre pourquoi ces gens étaient si effrayés par la pluie : ils n’en avaient tout simplement pas l’habitude, contrairement à nous en Bourgogne qui avons appris à vivre avec.
La première fois que je suis allé dans la région du Biobio, c’était en Juillet 2001, au milieu de l’hiver. Nous descendîmes en avion depuis Santiago, un voyage où nous fûmes vraiment secoués. Il y avait un vent et une pluie démentiels. Je comprenais bien pourquoi les chiliens avaient cette image de la région du Biobio ! Nous allions voir des vignobles qui avaient été plantés de pinot noir et de chardonnay quelques années plus tôt, en 1988, le long d’un bras de la rivière du Biobio, près de la petite ville de Negrete. Le trajet depuis l’aéroport dura un peu plus d’une heure. Nous ne pouvions absolument rien voir à travers les vitres de la voiture. Nous arrivâmes sur le site et il pleuvait toujours à verse. Le responsable du vignoble avait creusé des trous pour nous montrer les profils des sols. Je pus au moins voir cela ainsi que les rangs de vignes. Mais il était absolument impossible de distinguer le paysage alentour. Je remarquais immédiatement que les sols étaient formés d’alluvions sableuses auxquelles se mêlaient quelques roches issues de projections volcaniques. Ma première impression sur ces sols ne fut pas très bonne. Pour moi, ils étaient en quelque sorte trop simples, manquant de complexité minérale. Je livrais mes impressions aux gens autour de moi qui travaillaient dans le vignoble. Ils m’expliquèrent que les alluvions venaient de la rivière toute proche, une rivière que je ne parvenais pas à voir ce jour-là ! Je leur demandais comment c’était en s’éloignant un peu de la rivière. Ils me dirent qu’il y avait des coteaux tout proches. Mais où ? Impossible de voir quoi que ce soit, mais apparemment les coteaux étaient là. Je leur dis, sans même voir ces fameux coteaux : c’est là que vous auriez dû planter vos vignes.
Depuis, mon opinion a évolué sur ces premiers sols que je vis le long de la rivière. En améliorant leur activité biologique, nous les avons changés en un beau terroir qui s’exprime superbement.
En 2004, nous commençâmes à planter ces fameux coteaux. Ce programme se termina en 2007. Un programme vraiment ambitieux : toutes les plantations représentaient près de 300 hectares répartis sur 3 sites  proches les uns des autres et principalement plantés de pinot noir, chardonnay et sauvignon blanc. Nous menâmes de sérieuses études de sols, car nous réalisâmes bientôt qu’il existait sur ces sites de nombreuses différences et une diversité sur de courtes distances. Nous voulions savoir quoi planter et où. Ces études furent complétées par un gros travail d’Yves Hérody, un célèbre géologue français. Cela nous aida vraiment à comprendre les différents potentiels de ces sites. Tout est ici d’origine volcanique, un mélange d’irruptions et de projections avec différents types d’argiles sur différents microsites, et il existe aussi une grande diversité en termes de magnésium, fer, potassium et silice. Pour terminer, et pour résumer de façon simpliste, au pied des collines où les sols sont plus profonds et les argiles plus simples, nous avons planté du sauvignon blanc ; sur les coteaux, en fonction du type d’argile et de la complexité minérale, nous avons planté du chardonnay, en réservant les sites les plus complexes au pinot noir.
Pour le pinot noir, le matériel que nous avons utilisé pour les premières plantations était un mélange de clones de Dijon disponibles à l’époque au Chili, les 115 et 177. Nous avons aussi utilisé 2 sélections chiliennes qui avaient été introduites dans le pays il y a quelques décennies probablement pour faire alors des vins effervescents, mais ils n’ont plus beaucoup de caractéristiques propres aux effervescents depuis qu’ils produisent peu. Au début, je snobais un peu ces sélections chiliennes, pensant que les clones plus récents issus de la recherche bourguignonne seraient supérieurs. Avec le temps, j’ai réalisé qu’ils avaient d’autres avantages vu la façon dont ils mûrissaient, plus lentement mais de façon plus équilibrée. En définitive, une de ces sélections finit par être la seule utilisée pour notre grande cuvée « Veranda Millerandage Pinot Noir ». En fait, avec cette sélection, peu importe les conditions météorologiques lors de la floraison, cela se termine toujours dans l’ensemble par de mauvaises fleurs donnant beaucoup de très petites baies sans pépin mais très concentrées au final. La plupart des producteurs du Chili ont abandonné cette sélection et nous avons décidé de nous en faire une spécialité, ce qui connaît un grand succès.
Depuis lors, nous menons un programme d’importation en partenariat avec l’Université de Talca. Au départ, nous voulions le faire avec les autorités françaises mais cela se révéla compliqué. Nous conclûmes en définitive un arrangement avec l’Université Davis de Californie pour importer, mettre en quarantaine et développer 6 clones différents, la plupart étant connus comme des clones importés qui furent introduits en Amérique dans les années 60 et 70 par des producteurs californiens. Ces clones sont aujourd’hui nettoyés de tout virus et contrôlés par Davis. L’objectif de tout cela est d’améliorer la diversité génétique du pinot noir au Chili. Ces nouveaux clones seront bientôt mis en production. Ce sera très intéressant de voir comment ils se comportent dans un nouvel environnement. Ils ont été sélectionnés au vu  de leur comportement en Californie et aussi de leurs origines bourguignonnes. Cela ne signifie pas, parce qu’ils sont considérés comme de bons clones dans une partie du monde, qu’ils auront des performances similaires au Chili. Il y a une part de jeu de hasard dans tout cela mais le plus emportant est d’améliorer la diversité.
Le dernier site de 50 hectares que nous avons planté a une plus grande densité de plantation, environ 7500 pieds à l’hectare,  alors que nous avions 5500 pieds à l’hectare dans les plantations initiales. Sur la partie la plus complexe de ce site, nous avons même 5 hectares avec 10 000 pieds à l’hectare. Cela sera en production l’année prochaine et nous attendons avec impatience de voir le résultat.
Un des avantages –certaines personnes considéreraient cela seulement comme une particularité– de créer une nouvelle exploitation dans une région comme ici celle du Biobio, est le fait que vous pouvez planter les vitis vinifera directement dans le sol avec leurs propres racines.
Lors de la table ronde consacrée aux « Inspirations du Vieux Monde comparées à celles du Nouveau Monde » qui s’est tenue dans le cadre du Symposium intitulé « Forging Links », organisé par l’Institut des Masters of Wine en juin dernier à Bordeaux, un de mes éminents confrères a dit qu’il avait conduit des expérimentations sur un même site planté d’une même variété de vignes ayant, pour une partie d’entre elles, des porte-greffes, pour l’autre partie, leurs propres racines. Les deux parcelles ont été vinifiées séparément et il déclara que les 2 vins étaient similaires, impossible de distinguer l’un de l’autre. Je n’ai personnellement jamais mené une telle expérience, mais je trouve cela difficile à croire, surtout avec un cépage comme le pinot noir qui a autant la capacité d’extraire l’expression des terroirs. Différents porte-greffes impliquent un développement différent des racines, une façon différente d’explorer les sols. Je pense que sur certains types de sols où vous avez des problèmes comme le phylloxera ou des nématodes, les porte-greffes sont indispensables. Si vous avez un endroit exempt de ces bestioles, qui est bien drainé comme l’est un grand site de vignoble, j’aime vraiment l’idée d’utiliser un pinot noir pur. Je suis persuadé que l’on est ainsi  plus proche d’une adéquation plus pure entre terroir et cépage.
Les premiers vins que nous avons faits sur ces nouveaux sites datent de 2007. Depuis, grâce à l’équipe en place, chaque année a connu une amélioration, avec à chaque fois des étapes considérables qui ont été franchies. Par les études géologiques nous avons appris que nous avions une grande diversité. En regardant la topographie des sites aussi : ce sont de belles collines aux ondulations douces. Avec les expositions et les pentes différentes, nous pouvions voir qu’il y avait un potentiel pour exprimer différents styles de vins avec des personnalités différentes. Très vite, après 2 millésimes, nous en avons eu la confirmation. Nous décidâmes d’oublier les numéros de ces différentes parcelles  et commençâmes à leur donner des noms. Un peu comme cela a été fait en Bourgogne il y a des siècles, avec des noms donnés en fonction des sites. Cela peut être le nom d’un volcan que vous voyez depuis ce site particulier, ou un nom en rapport avec des animaux qui vivent autour, avec le vent, etc. N’importe quoi qui puisse donner en un ou quelques mots une image du vignoble. Cela a pris un peu de temps mais nous sommes très fiers des résultats. Dans un future proche, nous aimerions introduire notre propre classification de ces vignobles avec, au sommet, la « Prima collection » et la « Gran Collection ».
Bien sûr, pour le moment, tout ceci relève de notre propre création et n’est contrôlé ou réglementé par aucun organisme officiel. C’était la même chose en France avant la création de l’INAO en 1936 qui contrôla et règlementa des coutumes en usage depuis des siècles.
Je ne sais pas si les moines du Moyen Age avaient à l’esprit les développements futurs de leur création quand ils élaborèrent la Bourgogne de la façon dont elle est aujourd’hui. En regardant leur héritage à l’aune de notre échelle de temps, nous pouvons voir et bénéficier du travail énorme qu’ils ont alors mené. Je ne sais pas quelle était leur philosophie à l’époque, ce qu’ils avaient en tête. Pour sûr, ils étaient à la recherche d’un certain plaisir que nous pouvons atteindre ici-bas sur cette terre. Je parie pourtant que certains d’entre eux connaissaient l’impact que leur travail allait avoir sur notre civilisation et savaient que cela continuerait de la même façon pendant encore pas mal de siècles.
 
Plus modestement, c’est ce que nous tentons de faire aujourd’hui dans la vallée du Biobio. Si nous pouvons participer à un certain développement dans cette partie du monde, apporter notre petite pierre  à la part la plus noble de notre civilisation, et si elle est encore là dans quelques générations, nous pourrons croire que nous avons fait quelque chose de bien.